Le numérique, qu’ossa donne ?


20 juin 2017 | 16:16

Cela fait maintenant 4 ans que j’évolue dans l’univers du numérique… Bon, je me corrige, en fait, cela fait plutôt 26 ans, car je me souviens très bien en 1991 quand mon père a ramené notre premier ordinateur à la maison, soit une sorte de Tandy avec un écran qui n’affichait qu’en couleur orange.

Mes amis Andy et Pierre-Luc avaient le même genre d’ordinateur, mais avec un écran vert. On (tentait) de jouer à Test Drive, sans nécessairement comprendre tous les contrôles. Nous ouvrions aussi BASIC, sans savoir où cela menait… Personne dans notre famille ne pouvait nous expliquer clairement ce qui se passait dans ces machines, mais nos mères respectives nous prévenaient déjà : « Ne regarder pas l’écran de trop près ; vous allez vous briser les yeux !! ».

Kung Fu

Cette anecdote me fait d’ailleurs penser qu’en fait, ça fait 31 ans que je côtoie le numérique, car mon premier Nintendo classique remonte à 1986… Connecté sur ma télé 12 pouces noir et blanc dans ma chambre, j’en ai joué des parties de Mario Bros, Zelda, Kung Fu, Tetris et j’en passe.

 

Bref, revenons à mes propos initiaux  : cela fait maintenant 4 ans que je gagne ma vie grâce à l’univers du numérique et vous comprenez que les 27 années entre ma première console et mes débuts au poste de directeur général de la VETIQ et ensuite de directeur général de Québec Numérique n’ont pas été exemptes d’une intégration toujours plus poussée des technologies dans mon quotidien.Du jeu vidéo en passant par mes premières lignes de commandes dans DOS, les premières connexions à un réseau en 4e année du primaire (je me souviendrai toujours de la séquence des sons de la connexion modem 9600 et du fait que je pouvais « prédire » l’échec ou non de la connexion juste au son), du débogage des ordinateurs des voisins (foutu Windows 95), du crackage de Windows 98 (pour les mêmes voisins), de la programmation en VB, puis en C++, de l’autoapprentissage de 3D Studio Max, sans oublier mon bon vieux Palm Pilot, mon premier Nokia 3210, mon Motorola Razr, suivi du iPhone 3, de mon premier ordinateur portable (Toshiba Satellite) et en mode « early adopter », de mon premier ordinateur portable/tablette (un Gateway acheté en ligne en 2007) ; du numérique j’en ai bouffé et je poursuis cette boulimie technologique encore aujourd’hui.

Comme vous le voyez, je suis un converti de la première heure sur les avenues du numérique. Mais aujourd’hui, alors que le numérique est devenu un élément omniprésent dans ma vie, je constate que, pour plusieurs, ce n’est pas le cas, et qu’une grande partie de la population se demande encore : « Ouais, mais le numérique, qu’est-ce ça donne ? »

Le numérique, qu’est-ce que ça donne… le numérique, qu’est-ce que ça donne… bon, je sais, déjà répondre à cela sur un post de blog, c’est un peu paradoxal, mais que voulez-vous, je ne suis pas trop fan de prendre un porte-voix et me mettre en plein milieu de la rue pour expliquer ma pensée, surtout lorsque le dossier est relativement complexe. En même temps, je trouvais que le sujet, pour mon dernier article sur la plateforme, méritait d’être adressé.

Premièrement, qui dans la salle (je parle à une salle virtuelle dans ma tête) sait ce que veut dire le mot « numérique » ? Allez, même pas un/une volontaire ? Personne… je vous comprends, même chez Québec Numérique nous avons dû tenir plusieurs débats à cet effet, car la notion est floue même pour les experts.

De notre côté, nous sommes arrivés au consensus suivant : « Le numérique, c’est l’ensemble des langages, des processus et des moyens immatériels qui permettent le partage, la création, le stockage et la transformation des données en vue de faciliter leur circulation à l’aide d’appareils technologiques et ainsi de multiplier les possibilités de création et d’échange de nouvelles informations.»

Comme vous le constatez, notre définition est relativement technique, et cela s’explique par le fait que nous souhaitions positionner le numérique de façon neutre. En effet, des nombreuses définitions entendues, il est facile de tomber dans la glorification du vertueux ou dans la spirale de l’immorale. Il est d’ailleurs intéressant de voir de plus en plus de publications se faire sur l’éthique du numérique, dont l’excellent, La Silicolonisation du Monde par Éric Sadin ou Cyber Fragile : Enquête sur les dangers de nos vies connectées par Blaise Mao et Thomas Saintourens. Pourquoi ce regard philosophique est-il de plus en plus nécessaire aujourd’hui selon vous ? Gardez cette question en tête et je tenterai une réponse en conclusion de cet article.

Une petite statistique avant de poursuivre : Saviez-vous que l’automobile d’aujourd’hui possède en moyenne jusqu’à 100 nano-ordinateurs, 60 millions de lignes de code et plus de 75 capteurs qui multiplie les accès au réseau (Internet, Wifi, Bluetooth, GPS)? En fait, on compte plus de lignes de code dans une auto que dans le système d’exploitation Windows et/ou même de l’architecture de Facebook. [1] Et dire qu’on ne parle pas encore ici de modèle de voiture à conduite autonome.

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Nous disions donc, le numérique est partout et que ça permet de faire le bien et le mal, mais j’ajouterais : « de façon accélérée et multipliée ». Un exemple ? Prenez le commerce de drogue qui se tapisse dans les couches du Darkweb. En ajoutant le transfert monétaire anonymisé par l’utilisation des Bitcoins et c’est maintenant l’ensemble des forces de l’ordre à l’échelle mondiale qui se retrouve le bec à l’eau pour tenter retracer les trafiquants.

D’un autre côté, grâce au numérique, nous sommes maintenant en mesure de permettre la diffusion des savoirs d’une façon inégalée dans l’histoire. Le fait d’avoir la possibilité de tenir l’équivalent du contenu de la bibliothèque d’Alexandrie dans le notre main, via quelconque tablette de lecture représente un potentiel infini pour le développement de tous les humains.

Mais comment composer avec cette ambivalence entre le bien et le mal ? Comment réussir à bâtir une société pour le futur si tout un chacun peut, à l’aide de quelques manipulations informatiques, faire basculer l’ordre mondial ?

Je dirais que, la première chose dont nous avons la responsabilité en tant qu’initiés du domaine, est de montrer dès que possible à nos jeunes (et moins jeunes) non pas à coder, mais bien à comprendre ce que peuvent représenter les usages du numérique.

Bon, maintenant, qu’est-ce que ça veut bien dire les « usages » ? En fait, les usages, pour faire simple, ce sont toutes les utilisations possibles du numérique. Par exemple :

  • C’est de montrer qu’on peut dessiner avec une palette d’outils sans fin sur une tablette plutôt que de montrer bêtement comment ouvrir un jeu ;
  • C’est d’expliquer que l’Internet peut permettre de découvrir des choses avant des enclenchés dans une dynamique consistant à regarder simplement « Cars » sur Netflix ;
  • C’est de montrer que l’on peut assembler des photos prises avec un appareil numérique et écrire une histoire pour nos grands-parents à Noël plutôt que de limiter une conversation par l’envoi de GIF ;
  • C’est de montrer à consulter et découvrir légalement des œuvres sonores, visuels et cinématographiques dans le respect des gens qui les ont créées plutôt que de pirater le tout.

Par ces exemples, je ne tente pas non plus de minimiser l’impact positif que peuvent avoir les jeux vidéo sur l’esprit des jeunes, au contraire, je ne crois pas que je serais le « problem solver » que je suis aujourd’hui si je n’avais pas passé de si nombreuses heures à résoudre des énigmes dans Myst, Tomb Raider ou Zelda. Ma logique ne serait pas ce qu’elle est sans Tetris ou Échec 2000 avec qui j’ai appris, grâce à des intelligences artificielles certes rudimentaires, mais quand même, à jouer aux échecs.

En somme, nous avons une responsabilité, en tant que société, à montrer à tout un chacun à bien utiliser le numérique. En définitive, le numérique, ça sert à faire, de manière beaucoup plus rapide et condensé ce que nous avons fait depuis les 65 000 ans d’évolutions de notre espèce.

Par exemple, le numérique, ça permet entre autres :

  • D’écrire, mais de façon beaucoup plus vite que d’utiliser une plume et de l’encre ;
  • De peindre, mais sans limites de canevas, surtout que maintenant nous sommes en mesure de peindre dans des univers en 3D ;
  • De diffuser des connaissances plus vite que l’imprimerie, et ce à un nombre plus grand de personnes ;
  • De tisser et garder des liens avec des êtres chers qui sont au loin plus rapidement que la poste ;
  • De se divertir seul ou entre amis relativement simplement ;
  • De transiger avec des gens et choisir de façon beaucoup plus libre et avec de meilleures informations nos produits de consommation ;
  • De prendre soin de nous sans nécessiter l’aide d’une personne en tout temps ;
  • De faire vivre des émotions hors du commun en nous plongeant dans des univers virtuels qui vont au-delà des limitations de notre univers physique ;
  • D’apprendre des choses que même nos parents ne savent pas.
  • De se déplacer de la manière la plus optimale possible, tout en permettant de se retrouver lorsqu’on est perdu.

Je n’essaie pas de dire que tout doit être numérique, au contraire… Je crois beaucoup que notre savoir manuel se doit d’être enseigné, car si tout le monde se retrouve à ne plus savoir comment allumer un feu pour se réchauffer sans l’aide d’un tutoriel en direct sur YouTube, nous allons avoir un problème bien rapidement si le WIFI, ou le LTE mondial venait à tomber. À cet effet, je me permets un commentaire purement éditorial sur la dernière publicité de l’entreprise Apple sortie lors du WWDC en juin 2017.

À l’écoute de cette publicité, je me suis demandé qui sont ces êtres nombrilistes et vantards qui ont pu produire une annonce présentant l’apocalypse de l’humanité parce que les services d’applications mobiles de l’entreprise tombaient en panne. Je trouve cette annonce de mauvais goût et cela me fait craindre, comme pour plusieurs, le pouvoir absolu que souhaiterait exercer cette entreprise sur les gens et la société. Et dire que la première annonce d’Apple était justement pour décrier et éviter la reproduction de 1984 de Georges Owell… Steve Job, lui qui prônait justement une vision créative et rebelle du monde, doit se retourner dans sa tombe aujourd’hui.

Avec une cinquantaine d’années de révolution d’accomplie, il est intéressant de poser un regard sur le numérique et d’y voir des éléments communs avec la révolution électrique mise en branle au 19e siècle. En effet, comme pour l’électricité, le numérique apporte de nouvelles possibilités pour notre société, mais cela apporte aussi son lot de dangers. Précédemment je parlais brièvement de certains aspects négatifs du DarkWeb, ces réseaux fonctionnant en parallèle du Web traditionnel (accessible via votre navigateur [logiciel] régulier comme Chrome, Firefox, Safari ou Edge). Le DarkWeb (ou Deep Web), c’est là que plusieurs pirates et autres rebelles se donnent rendez-vous pour revendre des informations obtenues illégalement, ou pour unifier des communautés de création de malaware qui seront diffusés à une échelle planétaire.

En même temps, le DarkWeb ou d’autres techniques de navigation parallèles peuvent aider à contourner les limites fixées par des gouvernements dictatoriaux, voir despotiques qui privent leurs populations de la liberté d’expression ou de communication. Cela permet aussi à des lanceurs d’alerte de présenter l’envers de certaines médailles qui jusqu’à aujourd’hui étaient cachées du public.

Comme on le voit, tout est gris lorsque que l’on parle de numérique et c’est là que la morale et la philosophie intervient. Par exemple, le numérique multiplie le déploiement de l’économie de partage et de l’économie de la connexion pour être en mesure d’enfin ébranler l’omnipotent capitalisme occidental en place depuis les deux derniers siècles. Est-ce une bonne chose d’attaquer ce géant aux pieds de plus de plus fragile ou cela pourrait causer un chaos économique duquel notre civilisation pourrait avoir de la difficulté à se remettre ?

MightyDuck2

À l’image de ce passage du film « Mighty Duck 2 » où la professeur enseigne aux élèves que l’Amérique a l’équivalent de l’âge d’un adolescent lorsqu’on le reporte en perspective des autres civilisations, la révolution numérique est loin d’avoir atteint une maturité rassurante versus les autres révolutions industrielles qui animent la société. Nous sommes encore à définir et comprendre les tenants et les aboutissants (s’ils existent) que représentent les perspectives de partage, de création, de stockage et de transformation des données issues du numérique. J’aime penser que, pour nous qui sommes dans ce tourbillon, c’est à la fois excitant et inquiétant, tout comme l’est une crise d’adolescence et il nous appartient de tracer notre propre destinée sur le sujet.

C’est pour cela qu’il faut mieux comprendre le phénomène dans son ensemble. C’est là aussi que je crois que nous devons enseigner le plus rapidement possible à un maximum de gens à bien se protéger contre les effets pervers du numérique, tout comme nous apprenons à tous à ne pas mettre de fourchette dans une prise électrique pour éviter les électrochocs. C’est une image simple, mais quoi de mieux qu’un électrochoc pour faire prendre conscience.

En somme, le numérique nous apporte une société plus connectée et disposant d’outils toujours plus performants pour communiquer, transiger, prendre des décisions, apprendre et nous divertir. Il est du devoir de tous et chacun de promouvoir une utilisation éthique du numérique, et par cela, je crois que notre société sera en mesure de se renouveler et de se développer pour le mieux.

[1] Cyber Fragile : Enquête sur les dangers de nos vies connectées par Blaise Mao et Thomas Saintourens, emplacement 1499


Par Pierre-Luc Lachance

Pierre-Luc Lachance est un passionné de projets pour faire rayonner la ville de Québec. Ayant œuvré pendant 15 ans dans le domaine événementiel, il est aujourd’hui à la tête de Québec Numérique, une organisation vouée à promouvoir l’écosystème numérique de la région de Québec.

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