Le numérique, fondement d’un nouvel engagement citoyen


25 mai 2016 | 09:55

Unir des communautés locales. Permettre aux citoyens de documenter leur environnement. Consulter plus systématiquement les populations… De plus en plus, les citoyens s’engagent autant qu’ils innovent dans une multitude de sphères d’activité, de l’urbanisme à la santé. Regard sur quelques-unes des expressions, à Québec, de cette dynamique renouvelée entre l’individu et son milieu.

InitiativePortQcDepuis 2012, des épisodes de poussière métallique ont frappé certains secteurs de la Basse-Ville de Québec, tout particulièrement certaines artères du Vieux-Limoilou. Rapidement, des citoyens ont amorcé un travail d’analyse et de documentation rigoureux afin de bien saisir ce qui se passait dans leur quartier. L’Initiative citoyenne de vigilance du Port de Québec était née.

Il s’agit là d’un exemple riche de science citoyenne qu’avait documenté la professeure Chantal Pouliot, de la Faculté des sciences de l’éducation de l’Université Laval, dans son livre Quand les citoyen.ne.s soulèvent la poussière : la controverse autour de la pollution métallique à Limoilou.

« Dans une situation comme celle-là, on voit que les citoyens ont contribué à la cueillette et à l’analyse des données, à la définition du problème, à la quête de solution. C’était mon objectif dans avec ce livre : présenter un contexte où des citoyens ont produit des savoirs crédibles scientifiquement, sans dire qui a raison ou non, qui dit vrai ou faux », explique la chercheure.

Selon elle, grâce à l’apport du numérique – tout particulièrement des médias sociaux – il a été plus facile de diffuser les savoirs ainsi générés, autant que de rassembler une communauté autour de l’enjeu.

Rassembler comment? Par un groupe Facebook, tout simplement. Grâce à cette initiative, on aura été en mesure d’identifier plus facilement certains citoyens touchés, de favoriser un engagement et une parole à long terme autour du dossier et, peut-être surtout, de créer une dynamique d’échange et de transparence autour des documents et études produits.

« Ici, c’est la question de la crédibilité des savoirs générés par les citoyens qui est touchée. Sur le site Web, sur le groupe Facebook, tout est disponible, l’ensemble de l’échantillonnage y est présenté. Il y a une transparence, et cette transparence renforce la fiabilité des données présentées », souligne la chercheure spécialiste du Citizen Science.

Documenter les milieux

OpenStreetMapIl faut dire qu’aujourd’hui, de manière générale, les données cherchent à se faire de plus en plus transparentes. Alors que les administrations municipales ouvrent les leurs, des citoyens cherchent à les compléter et les enrichir. C’est le cas notamment de l’initiative OpenStreetMap Québec, qu’a contribué à mettre en place Bruno Rémy il y a déjà trois ans.

L’objectif? Joindre les dimensions sociales et technologiques. Cartographier la ville, autant pour le plaisir de documenter que pour nourrir le débat public et ainsi stimuler les réflexions en cours sur les questions d’urbanisme.

Et surtout : aller au-delà de l’habituel, et, tout particulièrement, de ce qui est déjà disponible, mesuré.

« Le traditionnel, de toute façon, il est déjà disponible dans les données ouvertes fournies par la Ville. C’est le réseau routier, ce sont les limites d’arrondissement, c’est la superficie des parcs ou des bâtiments. Avec OpenStreetMap, on cherche à documenter toute sorte d’éléments qui peuvent être géoréférencés », note M. Rémy.

Résultat, au fil des années, le groupe – à géométrie citoyenne variable – se mobilise autour de divers projets visant à cartographier parcs, rues et ruelles, autant que les infrastructures favorisant les déplacements actifs – pistes cyclables, rangements pour vélos… « Chacune de nos initiatives fait suite à un centre d’intérêt particulier venu d’un de nos participants. »

Le groupe prépare actuellement une action en lien avec la trame verte et les boisés de Québec. « On souhaite avoir un inventaire complet pour notre ville, savoir exactement quel pourcentage de trame verte on trouve en milieu urbain dans la Capitale. » Ici, l’idée est d’aller au-delà de ce qui est disponible : la Ville ayant déjà rendu disponibles et référencés 57 000 arbres. « Mais cet inventaire n’est pas complet! Il y manque ce qu’on trouve dans les grands boisés, comme ceux de Sillery, de Sainte-Foy ou de la couronne Nord de Québec. Et ça ne compte que les arbres trouvés dans les lieux publics, et non pas ceux qui sont dans les cours privées ou dans les ruelles! », poursuit Bruno Rémy.

Déjà, le groupe a ajouté 26 000 arbres à ceux fournis par la Ville, en données ouvertes sur OpenStreetMap. Et ce n’est qu’un début!

« On souhaite mettre en place le cumulatif le plus complet possible, et permettre par la suite aux organismes concernés d’avoir accès à des chiffres et à des statistiques, de façon à permettre au débat citoyen de se faire avec des chiffres réels. La communauté OpenStreetMap s’affiche comme neutre dans ces discussions : nous, notre objectif, c’est de fournir des données fiables et complètes quant à l’aménagement urbain, de consolider les jeux qui sont déjà disponibles. »

Renouveler la participation citoyenne

VotepourcaLes saveurs peuvent être ainsi générées par la science citoyenne, par leur mobilisation… Ou par leur recension! Des savoirs statistiques crédibles – sondages ou enquêtes – peuvent ainsi permettre de représenter et diffuser les regards de citoyens sur des enjeux propres à leurs milieux.

Votepour.ca avait démarré d’abord comme une initiative citoyenne visant, justement, à documenter et transmettre ces perspectives. Quelques années plus tard, c’est maintenant une petite entreprise dont les mandats dépassent tranquillement les limites de la Capitale.

Comme bien d’autres, les fondateurs de Votepour.ca, Léon Talbot et Marc Jeannotte ont remarqué que beaucoup de citoyens ne se rendaient tout simplement pas aux assemblées citoyennes afin de faire valoir leurs opinions. Parce qu’ils n’en avaient pas le temps, ou parce qu’ils n’avaient pas d’opinion à y porter? En 2013, les deux collègues sont descendus dans la rue avec leur ordinateur portable, pour aller à la rencontre des gens, récolter les idées qu’ils avaient pour leur quartier.

« En quelques jours, on a amassé 150 idées, qui nous ont été données par 120 personnes, qui ont accepté de nous laisser leur courriel et leur code postal… », se souvient M. Talbot.

Ces idées ont été présentées en assemblée citoyenne, à Limoilou. Première étape de la démarche qui a, par la suite, mené Votepour.ca à réaliser une série de consultations dans les divers quartiers centraux de Québec : utilisation des ruelles de Limoilou, rénovation de l’église Saint-Jean-Baptiste, fréquentation du Domaine Maizerets, et plus. Au total, 17 campagnes à ce jour, initiées par eux autant que réalisées à la demande d’acteurs du milieu – OBNL, administration municipale, commerces…

« L’objectif n’est pas d’être scientifiquement représentatif, mais plutôt de permettre au plus de gens possible de se prononcer », indique Léon Talbot.

Pour chaque campagne, les allers-retours entre virtuel et réel sont nécessaires. Ils sont 200, 500, 800 à répondre en ligne. Puis 50, 100, 150 à participer à une assemblée citoyenne dans la suite de la consultation. Certains sont sollicités pour des focus groupes. D’autres sont rencontrés au fil de porte-à-porte, question de briser l’éventuelle « fracture numérique ». Pour se faire, la technologie est légère : c’est la facilité de l’interface – ou de l’entremetteur – qui importe. « C’est essentiel d’aller sur le terrain et, dans ces cas-là, la technologie nous aide, dans la mesure où l’on n’a pas besoin de tout compiler à la mitaine. Mais ça nous importe que l’interface soit la moins pesante possible : on veut que la technologie soit invisible », poursuit M. Talbot.

Dans tout ça, reste que, l’important pour les citoyens consultés c’est que leur voix soit entendue. Le fait de dire que les résultats seront transmis aux décideurs, aux élus, fait parfois toute la différence.

« Les suites de nos campagnes montrent d’ailleurs que les idées énoncées ont été entendues. Dans le cas de la Plaza Limoilou, la première mouture de l’initiative avait été faite en cohérence avec certains des aspects développés dans notre sondage. Même chose à Beauport, autour d’une consultation réalisée en lien avec des aménagements de quartier : les réponses obtenues ont orienté les éléments cités dans l’appel d’offres… En consultant les citoyens, on veut transformer un projet, ou conforter nos idées. Ça limite les incertitudes et ça donne une assurance de l’acceptabilité sociale d’un projet. »

Ancrer le dialogue

SylvieDanielParfois, le problème quant aux débats publics c’est l’absence d’un ancrage crédible pour la discussion : c’est le cas, entre autres, quant aux questions d’architecture et d’urbanisme – des esquisses peuvent être orientées, après tout, en faveur ou en défaveur d’un éventuel projet à venir.

C’est là que, pour la professeure Sylvie Daniel, du Département de sciences géomatiques de l’Université Laval, que la simulation située et la réalité augmentée peuvent intervenir. « Pour nous, il s’agit de rendre accessibles et facilement compréhensibles les changements suggérés de l’aménagement urbain, pour permettre à tous d’avoir un regard sur cet aménagement », propose-t-elle.

L’approche, elle et plusieurs collaborateurs l’ont expérimenté dans un projet amorcé en 2012 et mené par la Ville de Rennes, en France : créer un modèle virtuel 3D du centre-ville, auquel sont intégrés les projets d’aménagements; ancrer cette simulation dans la réalité et la rendre accessible, in situ, grâce à un appareil mobile – téléphone intelligent, tablette, portable.

« L’approche située permet d’être sur place et, ainsi, de faire plus facilement des correspondances entre les représentations réelles et virtuelles. Ça permet un ancrage dans la réalité et offre un contexte plus favorable de mise en contexte de ces changements proposés. »

Perrons d’église 2.0

MonlimoilouCet engagement citoyen renouvelé, et supporté par de nouveaux outils technologiques est aussi propulsé par de nouvelles plateformes, par des médias Web et alternatifs qui deviennent, ainsi, les « perrons d’église » du 21e siècle.

« Qu’est-ce que c’est, dans le fond, un perron d’église? C’est un lieu d’échange, de dialogue. C’est là ou l’on trouve toutes sortes d’information liées à nos milieux de vie : faits, opinions, potins, de la politique aux bons plans bouffe », résume Arnaud Bertrand, fondateur du portail Web Monlimoilou.com.

Il y a déjà 10 ans, il a mis en place son premier média en ligne et hyperlocal, alliant rédacteurs professionnels et citoyens, journalistes ou blogueurs, consacré au quartier Limoilou.

« À l’époque, on le faisait pour remettre le quartier sur la map, le mettre en valeur alors qu’il faisait encore un peu peur à plusieurs, et, surtout, renforcer le sentiment d’appartenance qu’on avait envers notre milieu. Bien sûr, le numérique ne permet pas de créer une communauté de toutes pièces! Mais, grâce à la technologie, on peut l’amener plus loin », mentionne-t-il.

Au fil des années, d’autres portails se greffent à Limoilou : Saint-Roch, Saint-Sauveur, Montcalm. « Le défi, c’est de s’assurer que chaque plateforme vient se coller à la communauté, à ce qu’elle est, à ce qu’elle veut. » Dans Saint-Sauveur ou Limoilou, on s’adresse aux résidents, aux familles. Dans Saint-Roch, c’est plutôt les visiteurs, les travailleurs – ceux qui viennent « consommer » le quartier – qui sont les premiers lecteurs.

Rapidement, de telles plateformes deviennent des porte-voix face aux enjeux du quartier autant qu’à sa vitalité : « On devient un tremplin pour aller rejoindre la communauté, qui va permettre à des projets, quels qu’ils soient, de décoller plus rapidement », fait valoir M. Bertrand.

Au-delà de l’urbanisme

HackingHealthQcOn parle beaucoup, ici, de questions d’urbanisme, mais l’idée de « milieux de vie » autant que l’engagement citoyen qui y est rattaché dépasse largement ce cadre.

Exemple? Le mouvement Hacking Health. À Québec, un chapitre (Hacking Health Québec) a été mis en place au fil de la dernière année et compte proposer en novembre 2016 leur premier défi d’innovation en santé.

L’initiative, aux ancrages citoyens, rassemble également des praticiens et spécialistes – tant du milieu de la santé que de la sphère numérique. Dans les suites de l’animation physique et virtuelle d’une plateforme Web où spécialistes et citoyens pourront dès la fin de la saison estivale suggérer des « défis » et réagir à ceux proposés, l’organisation présentera un « hackathon » de 72 heures où seront développées des solutions innovantes aux problématiques soumises.

Au fil de représentations et de dialogues avec le milieu de la santé et ses usagers, 45 de ces défis ont été identifiés à ce jour.

« On a déjà commencé à interpeller le milieu clinique, à interpeller les milieux de pratiques et les regroupements de patients. En les invitant à analyser leurs réalités quotidiennes et les problèmes qu’ils y rencontrent, on les a invités à identifier des problèmes… Lors de l’événement Hacking Health, on travaillera à faire émerger des solutions autour de ceux-ci! », lance Alejandro Gaviria, co-leader du chapitre de Québec.

Comme dans d’autres initiatives du genre – comme Muséomix en patrimoine, l’idée est de faire émerger l’intelligence collective en lien avec des problèmes concrets, en mettant en commun une pluralité de points de vue et d’expertises – pour Hacking Health : patients et praticiens, spécialistes du design, programmeurs et concepteurs informatiques, et plus.

« Tous ces gens se réuniront dans un contexte qui n’est pas celui de l’innovation, mais plutôt dans une optique d’implication sociale. On aura un véritable laboratoire vivant et intensif où tous devront imaginer des solutions innovantes et apporter des pistes de solutions à des enjeux concrets en santé. »

Ainsi, d’un projet à l’autre, d’une démarche à l’autre, c’est l’intelligence citoyenne ou collective qui est mise à profit : le numérique permet à celui-ci de devenir un acteur ou un innovateur dans son milieu, permet de rassembler des expertises ou de créer des communautés, bref, ouvre aux citoyens la porte à de nouvelles formes d’engagement autant qu’à de nouvelles façons de faire entendre sa voix.


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