Regards croisés sur les communautés intelligentes
Notre chroniqueur Jacques Blanchet s’est prêté à un exercice fort intéressant avec Stéphane Roche, professeur en géomatique à l’Université Laval, qui agira en tant qu’expert en résidence. Ils ont planifié cinq chroniques sous forme de regards croisés sur le sujet des communautés intelligentes.
Chaque chronique comportera les mêmes questions: que fait Québec? Et que pourrait faire Québec de mieux? Ces questions seront d’abord posées à notre expert en résidence et ensuite à un intervenant du milieu. Chaque fois, elles concerneront des aspects différents des communautés intelligentes.
La gestion et la transparence dans la coordination du dossier dans l’organisation municipale, dans l’intégration des normes et des tableaux de bord et finalement la communication.

En quelques mots
Force est de constater que notre ville, bien qu’elle ne soit pas le cancre de la classe, est loin d’être dans le peloton de tête, et ce, dans les domaines de la gouvernance, de la transparence et de la communication.

Jacques Blanchet

Je crois que des actions sont à engager sur trois plans (transparence, dialogue, citoyenneté numérique) de manière à contribuer significativement aux transformations sociales qu’imposent aujourd’hui les recompositions des urbanités modernes.

Stéphane Roche

Premier regard: Stéphane Roche de l’Université Laval

Stéphane RocheN’étant pas précisément au fait des développements de la ville dans ce domaine, je me permets d’esquiver la première partie de la question.

J’ai quelques idées en revanche sur ce qu’une ville comme Québec pourrait (devrait) envisager dans le contexte actuel. Je crois que des actions sont à engager sur trois plans de manière à contribuer significativement aux transformations sociales qu’imposent aujourd’hui les recompositions des urbanités modernes.

   Miser sur la transparence des processus et des données, en effet, il n’est plus tenable pour une administration municipale qui prône l’intelligence, de ne pas procéder à une remise à plat systématique de ses processus de gestion, d’aménagement, de développement… de manière à en assurer la transparence et l’ouverture vers et pour les citoyens. Un engagement ferme vers un véritable mode de démocratie participative locale est alors incontournable. Il implique pour les gestionnaires et décideurs municipaux de se donner les moyens d’en assurer le suivi, de gérer les attentes et les frustrations des citoyens engagés, en attente légitime de retours. En cela les innovations technologiques peuvent offrir des supports efficaces, sous la forme de tableau de bord, de portails collaboratifs ou d’applications mobiles citoyennes par exemple. Cette ouverture des processus et dispositifs de travail doit faire écho à une ouverture plus systématique des données et des documents produits par la ville. Ouvrir les données signifie non seulement rendre accessibles les données brutes produites par la ville dans le cadre de ses missions, leurs métadonnées associées également ; mais aussi ouvrir les processus de production de certaines données à l’externe (« crowdsourcing »), faire appelle de manière plus régulière à l’expertise citoyenne (http://sciencescitoyennes.org/). L’ouverture des données nécessite d’encadrer leurs usages, de gérer les risques associés, de travailler sur leur accessibilité physique certainement, mais aussi sur leur accessibilité cognitive, rien ne sert d’avoir accès à des données dont on se sait (par manque d’information ou de savoir-faire) que faire…

   Mettre en dialogue les dispositifs participatifs traditionnels et les innovations offertes par le numérique. Le numérique et l’innovation doivent être mis au service d’actions visant à faire sauter les verrous de la participation « classique » (mode réactif plutôt que contributif, verrouillage des dispositifs par des « professionnels » de la participation, faible représentativité des participants, etc.). La modernisation de dispositifs existants comme les conseils de quartier me semble une voie à explorer. Il est temps de les doter de moyens (financiers, technologiques…) et de compétences étendues, ou pour le moins à la hauteur des ambitions qu’on leur prête. Leurs actions de terrain devraient être soutenues et complétées par un recours à des tableaux de bord interactifs, à la visualisation de données par exemple.

Un des enjeux sur ce point est certainement la montée en puissance de leur capacité à se coordonner entre eux, de manière à pouvoir se positionner de manière plus « intelligente » sur des projets, qui bien que localisés dans un quartier donné, peuvent avoir des portées plus globales. L’intelligence (en grande partie spatiale celle-là) passe par la création de liens entre les quartiers, par une remise en perspective des échelles de quartier avec les échelles urbaines plus vastes, l’agglomération, la région, les réseaux de villes, et cela tant le statut actuel que les moyens dont disposent les conseils de quartier ne leur permettent pas de l’envisager efficacement.

shutterstock_302904437    Contribuer à construire les conditions favorables au développement d’une nouvelle forme de citoyenneté numérique. Le numérique comme nouveau mode de régulation des sociétés modernes impose à l’échelle urbaine que soit repensé le rôle des citoyens. Plus fondamentalement, la ville intelligente, la communauté intelligente doit en être une apprenante. Apprenante d’une part parce qu’elle doit se doter de moyens (le numérique en offre de nouveaux) lui permettant d’apprendre de sa propre dynamique, de manière à progresser et à toujours mieux remplir ses missions. Apprenante d’autre part parce qu’elle doit offrir des conditions d’apprentissage à l’ensemble des opérateurs de l’urbanité (citoyens, organisations, entreprises…).

Pour le citoyen, les enjeux sont de taille tant il doit recomposer ses rôles dans des environnements urbains soumis à de profondes mutations, et dont les défis consisteront dans un avenir sans doute proche et consistent déjà pour certains à intégrer de façon résiliente des transformations radicales (changements climatiques, renversements des logiques économiques, pressions démographiques, accroissements de la diversité et de l’altérité…). Il n’y a plus de temps à perdre pour doter le citoyen de compétences (numérique, géographique…) minimales (et il ne s’agit pas simplement de lui donner un accès à l’internet haute vitesse, même s’il s’agit aujourd’hui d’une condition d’intégration sociale). Il s’agit là d’un travail de fond que seules les villes ne peuvent engager, mais c’est sans doute à leurs échelles et à celles des quartiers et des lieux auxquels s’identifient les citoyens que cette dynamique doit s’instaurer. On voit par exemple se développer des initiatives citoyennes soutenues et relayées même par des administrations locales. Je pense à des plateformes d’initiatives citoyennes comme http://troqueurs-de-temps.com/, http://www.bryantpark.org/,  https://nextdoor.com/, http://www.tellmycity.com/ ou encore https://popularise.com/.

Mais je crois aussi beaucoup aux vertus de la rematérialisation numérique. Les villes ont raison de supporter la création de nouveaux lieux de citoyenneté ancrés physiquement, mais connectés au numérique. Des lieux qui réaffirment les sentiments d’appartenance et le sens social des espaces urbains, l’importance du voisinage, de la solidarité sous toutes ses formes. Des lieux faisant la démonstration de la plus-value que représente ce que certains nomment la physicalité numérique. Des lieux qui parce que connectés sont à la fois centrés et parfaitement en réseaux. Des lieux donc pour réapprendre ce que la première loi de la géographie de Waldo Tobler exprime simplement, et que le numérique ne remet pas en cause, « Tout interagit avec tout, mais deux objets proches ont plus de chances de le faire que deux objets éloignés ».  

Deuxième regard: Jacques Blanchet, interventionniste pour Leblancdesyeux

Jaques BlanchetLes nouveaux concepts considérés comme des innovations sociales  telles que les appellations «communautés durables» et «communautés intelligentes» représentent des  occasions pour les organisations d’améliorer leur fonctionnement sans toutefois mettre en danger leur réputation.

Loin d’être un frein ou un «silo» supplémentaire à ceux déjà existants, ces concepts permettent de brasser les cartes de la gestion d’une organisation et dépoussiérer ses structures endormies afin de s’adapter aux besoins des consommateurs ou des citoyens.

Certain(e)s d’entre vous se souviendront de la «qualité totale» des années ‘80. Bien qu’approximatif et souvent mal intégré, ce concept a été un précurseur  aux changements de gestion et aux normes qui ont suivies et qui sont aujourd’hui l’objet de bouleversements.

Aujourd’hui, les «Lean management», méthode «Agile», «gestion de la contribution», «Gestion 360» et autres modèles servent de leviers de changement dans beaucoup d’organisations privées et quelques organisations publiques plus aventurières. Ces modèles sont perfectibles évidemment, mais comme énoncé plus tôt, ils sont surtout des  occasions de revoir les méthodes de gestion afin de trouver des fonctionnements plus adaptés aux besoins des utilisateurs.

Dans les travaux d’élaboration et lors de l’application de ces différents systèmes, j’ai constaté un élément qui revient systématiquement: l’intégration de moyens pour développer une meilleure communication, soit une communication plus transparente doublée d’un dialogue continu avec ses parties prenantes internes et externes.

Dans le cadre des Communautés intelligentes, cela s’appelle la «Gouvernance numérique». Ce concept fondamental déterminera selon moi l’ensemble de ce qui se fera en numérique dans les prochaines années. C’est la même chose pour  les communautés durables, la gouvernance responsable est un des éléments fondamentaux pour arriver à prendre en compte la durabilité ou la responsabilité.

À la Ville de Québec

Suite à ces affirmations, force est de constater que notre ville, bien qu’elle ne soit pas le cancre de la classe, est loin d’être dans le peloton de tête, et ce, dans les domaines de la gouvernance, la transparence et la communication.

Des exemples d’échecs de gouvernance

L’exemplarité de la consultation sur le plan de mobilité durable, qui prend maintenant la poussière. Fin du dialogue.
Le Plan particulier d’urbanisme (PPU) de Sainte-Foy qui a été le lieu de moult discussions pour en arriver à un consensus et qui a été outrepassé à la première occasion avec le projet de construction du Phare. Cause toujours, nous on continue.

La consultation sur les grands domaines de Sillery qui a été restreinte à  deux soirées pour que les citoyens présentent plus de 145 mémoires. Quand une opinion importe peu, il est préférable qu’elle ne puisse s’exprimer.

Je ne prête pas au personnel de la ville de mauvaises intentions sur ces dossiers, les employés de la ville agissent du mieux qu’ils le peuvent dans le contexte actuel. Et je ne dis pas non plus qu’il n’y a que des mauvais coups, mais force est de constater que les bons coups ne sont pas assez mis en valeur. Et là, la ville a un manque dans les communications.

Et que dire de la transparence

Il y a une direction de développement durable à la ville, le saviez-vous? Normal, c’est écrit nulle part.

Il y a un comité restreint sur la ville intelligente composé d’élus et du privé, vous le saviez avant la chronique sur la gouvernance (⅖)?

Plusieurs villes à travers le monde ont des tableaux de bord avec des indicateurs en temps réels qui permettent de suivre l’évolution de la gestion municipale. Où en sommes-nous à Québec sur ce dossier?

Un bon coup qu’il faut souligner

Il y a aussi des bons coups, dont celui-ci: le lancement un appel à projets parmi les organisations de Québec pour réinventer le site d’Expocité est selon moi un coup de génie! Cette initiative laisse vraiment présager une bonne dose de nouveauté et d’innovation pour le divertissement à Québec. Bravo!
Bel exemple de gouvernance participative que d’inviter les experts à prendre les rennes dans leur secteur d’activité pour le bien de l’ensemble de la communauté.

Ce que j’attends de ma ville

Comme beaucoup d’organisations, la Ville de Québec applique généralement les nouveaux concepts de manière traditionnelle, sans réel questionnement. Les questions, il faut y répondre et ça prend du temps.

Encore une fois, et je l’ai tellement entendu de la part d’employés, ces concepts semblent être considérés comme des ajouts inutiles, des «encore une autre affaire qui ne marchera pas» ou des «c’est une autre tentative de changement qu’ils essaient». Ça vous dit quelque chose?

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L’inertie est une force avec laquelle il faut compter dans le quotidien des organisations.

En tant que citoyen, pourtant, je souhaite que ma ville soit un exemple de transparence et d’innovation. Je veux en être fier et en faire la promotion partout où je me déplace. Je veux qu’elle prenne des décisions courageuses basées sur des faits et suivies de résultats.

Je souhaite que ma ville participe à améliorer la qualité de vie de l’ensemble de la communauté. Je veux qu’elle m’offre plusieurs options sécuritaires pour me déplacer été comme hiver, qu’elle me propose des informations pertinentes et adaptées à mes besoins, qu’elle me fasse rêver à un environnement plus sain, avec plus de verdure, une vie culturelle florissante et des espaces publics animés qui me permettront de vivre des émotions, forger des souvenirs, donner du sens à notre collectivité.