Entretiens exclusifs par Leblancdesyeux (LBDY) avec deux leaders en développement durable au Québec: Karel Mayrand (KM), directeur général de la section québécoise de la Fondation David Suzuki et président de Réalité climatique Canada et dans la deuxième partie, Laure Waridel (LW), auteur prolifique et engagée et cofondatrice d’Équiterre.

Première partie

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LBDY – Bonjour Karel, tu es DG de la section Québec de la Fondation David Suzuki depuis 8 ans, parle-nous un peu de l’organisation pour laquelle tu travailles.
KM – La mission de la Fondation David Suzuki est l’éducation et la sensibilisation sur les enjeux d’environnement. Son objectif principal est de trouver des solutions pour nous permettre de vivre en équilibre avec la nature.
Elle travaille donc sur deux tableaux : la science en encourageant la recherche et la vulgarisation pour favoriser la discussion avec le plus grand nombre de personnes pour amener des changements dans notre société. C’est à l’image de son fondateur, David Suzuki, qui est un chercheur et vulgarisateur de renom.

 

Quels changements majeurs as-tu constatés depuis ton arrivée?

Il y a d’abord la manière d’approcher le climat : il y a 10 ans, il fallait sensibiliser sur la présence des changements climatiques, aujourd’hui il faut accélérer la transition énergétique vers des énergies plus propres.
Ensuite, c’est le supporteur de la cause environnementale qui a changé. D’un mouvement d’experts conscientisés, on est papillonaujourd’hui passé à la sensibilisation des citoyens tel qu’on peut le constater présentement par les projets de pipeline au Québec et au Canada.
 

Quelle a été la place du numérique dans cette évolution?

KM – Pour la fondation, le numérique a été un facilitateur, notamment pour l’organisation et l‘autonomisation (empowerment) du public. Dans notre champ d’activités, le dialogue avec le public est fondamental. En ce sens, l’apport des réseaux sociaux a été majeur.
Quelques chiffres : Au Québec : Il y a 8 ans, il n’y avait aucun abonné à la page Facebook de la Fondation David Suzuki, aujourd’hui, plus de 87 000 abonnés nous suivent, réagissent, aiment et partagent notre information. Au Canada anglais, nous avons 500 000 abonnés. On retrouve la même progression avec le nombre d’abonnés aux infolettres.
Il est clair que le numérique nous permet de remplir notre mission plus efficacement et à moindres couts.
Si on pousse plus loin la réflexion, et ça vaut pour tous les groupes similaires au nôtre (Greenpeace, Équiterre, WWF, etc.), les bases de données permettent de mieux cibler nos supporteurs et de travailler plus efficacement. Nous pouvons désormais savoir qui a posé un geste concret, qui est prêt à poser de tels gestes et qui est un donateur potentiel. Savoir qui est prêt à s’engager permet de cibler le type d’aide que l’on peut apporter. L’aide varie si un supporteur souhaite obtenir des solutions pour verdir son quotidien ou influencer les politiques publiques.
Évidemment, nous sommes bien conscients que nous ne pouvons changer les comportements avec les actions en ligne, mais ça permet d’amener les gens à agir dans le réel.
C’est donc un défi constant d’amener les gens à s’engager. Pour cela, nous avons établi une échelle d’engagement des supporteurs.
 

 Peux-tu préciser cette échelle d’engagement?

KM – Il y a le nouveau supporteur, celui qui a vu une nouvelle parce qu’elle a été partagée par son réseau. Il est alors confronté à des idées nouvelles. Il y a celui qui pose un geste en ligne en aimant ou en partageant une nouvelle de son réseau. Souvent, à cette étape, il va s’abonner à notre diffusion.
Il y a ceux qui souhaitent en faire plus. Il faut alors les identifier et leur suggérer des gestes inspirants et symboliques. Que ce soit en organisant des rassemblements où des milliers de personnes participent. Il est plus facile de poser un geste en groupe qu’individuellement.
Pour cela, les réseaux sociaux sont fondamentaux dans l’opération. Pour gagner en portée virtuelle et réelle, les groupes de pression devront à l’avenir se concerter pour diffuser les messages simultanément, créer un effet de masse sur le web pour ensuite créer un impact fort de participation.
Et il y a les citoyens qui posent des gestes à forts impacts sur le web. Le Flushgate de Montréal (déversement temporaire des égouts de la ville dans le fleuve pour réparer des conduites) a été initié par un simple citoyen qui a rapidement amassé 100 000 signatures. À ce jour, aucun groupe environnemental n’a réussi un tel exploit. Le potentiel de viralité est impressionnant.
Nous sommes tous à la quête du Graal viral : la vidéo qui va se transformer en vidéo virale.
 

 Et que faire des médias traditionnels?

KM – Ils sont complémentaires du fait qu’ils n’ont pas la même résonance. Nous avons vite compris que dans certaines situations, les médias sociaux doivent aussi s’accompagner des médias traditionnels. En 2012, le rassemblement de milliers de personnes a été grandement provoqué par les vedettes dans les médias traditionnels. Par exemple, lorsque je passe aux nouvelles sur une chaine privée, le lendemain les gens me reconnaissent dans la rue, cela n’arrive pas avec les réseaux sociaux.

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Photo: Jacques Nadeau – Le Devoir

 Comment le numérique a influencé la gestion interne de l’organisation?

KM – De plusieurs manières, d’abord positivement avec les systèmes performants de téléprésence qui permettent aux équipes partout au Canada de se rencontrer toutes les semaines favorisant ainsi la concertation et la cohérence de l’organisation. On est loin de Skype en termes de qualité, aussi, la performance des outils d’aujourd’hui amène une plus grande performance de l’organisation.

Le changement de compétence et d’expertise à l’interne en ajoutant des gestionnaires de communauté et des designers web. Nous avons maintenant une designer spécialisée dans les «memes». C’est incroyable la viralité de ces images remixées.

 

 Quels sont les effets négatifs?

KM – En plus de la dépendance totale aux technologies et les complications des systèmes? Il y a l’esclavage permanent que nous avons aux courriels de l’interne et ceux du public.
Et le fait d’être soumis aux règles des grands joueurs du WEB, par exemple, les récents changements d’algorithme de Facebook ont eu un effet significatif sur notre portée web. Avant le changement, nous avions une augmentation constante d’environ 3000 personnes par mois, avec le changement, la croissance est passé à 1500 personnes supplémentaires mois, notre portée organique a diminuée de moitié.
Et il y a l’adaptation constante aux nouveaux systèmes et aux nouveaux réseaux qui prennent un temps démesuré sans possibilité de prédiction de retour sur l’investissement. Il faut faire des choix dans un contexte d’incertitude de pérennité des dits réseau.
 

 Quels sont vos projets numériques pour la Fondation?

KM – Ils sont nombreux. Il faut expérimenter le «Facebook live» pour permettre un contact plus direct avec le public. Améliorer notre compréhension des «memes» et leur potentiel de viralité. Consolider les outils de veille et d’analyse pour mieux comprendre les comportements sur le web. S’assurer de mieux connaitre la communauté et que la communauté sache ce que l’on fait.

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Crédit: Mr Mondialisation

Améliorer notre segmentation des données. Beaucoup d’enjeux avec nos bases de données qui ont été construites il y a quelques années. Parfois, la base de données efface les données, les noms, les informations. C’est un animal sauvage qui n’est pas tout à fait maitrisé.
Notre objectif est de bien l’utiliser pour cibler le besoin et la réponse, trouver des méthodes qui permettent d’identifier les super militants. L’accompagnement pour ces acteurs de changements est essentiel et ça passe par les bases de données plus performantes et mieux segmentées.
Il faut faire évoluer la base de données qui n’a pas été initialement prévue pour cela. Il faut maintenant l’adapter aux nouveaux besoins.

LBDY – Merci beaucoup, Karel, pour cette entrevue fort pertinente.
KM – Merci à toi.

Deuxième partie

Rencontre avec  Laure Waridel

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Laure Waridel

LBDY – Bonjour Laure, merci de prendre quelques instants pour discuter avec nous sur ces deux enjeux importants. Allons-y sans détour: On parle du développement durable et du numérique aujourd’hui, pour les besoins de notre discussion.

Comment définirais-tu ces deux concepts qui sont particulièrement vagues?

LW – Le développement durable est une question de valeur individuelle et collective. Il s’imprègne dans toutes les sphères de la société.
Dans ce cadre, le numérique serait plutôt un outil d’opérationnalisation du développement durable. Et un outil indispensable puisqu’il est pratiquement incontournable aujourd’hui pour rejoindre les individus.

Des exemples?

LW – En termes d’opérationnalisation, le numérique permet plusieurs choses comme  bâtir de meilleurs outils de prise de décisions notamment avec l’utilisation des métadonnées (Big data). La planification du transport est un bon exemple d’utilisation pertinente des métadonnées.
Il permet aussi de mettre les individus ayant un besoin spécifique en lien avec les personnes qui peuvent combler ce besoin. Pensons aux plateformes de ventes et d’échanges comme modèle de réutilisation des matières. Toutefois, il est problématique de connaitre les retombées globales d’une telle initiative. En terme économique, c’est encore faisable, mais en termes environnementaux (objets non produits puisqu’il y a eu échange, essence non dépensée parce que c’est un marché aux puces virtuel et donc pas besoin de se déplacer pour aller voir, mais seulement pour acheter).
De toute manière, il y a une nécessité aujourd’hui de passer par ces outils technologiques.
On le voit notamment dans ces quelques projets : les initiatives citoyennes comme «Les ruelles vertes» se gèrent par le numérique, la compagnie Téo Taxi, l’application Provender, etc.

Quels sont les enjeux relatifs à l’utilisation du numérique pour le développement durable?

LW – Pour bien comprendre ces enjeux, il faut présenter le concept d’Analyse sociale de cycle vie (ASCV). L’ASCV est un moyen lignes-directrices-pour-lanalyse-sociale-du-cycle-de-vie-des-produits-1-728systémique d’évaluation des impacts environnementaux et sociaux globaux d’un produit, d’un service, d’une entreprise ou d’un procédé. Pour effectuer une ASCV d’un produit, on évalue donc l’impact environnemental et social de toutes les étapes de la fabrication de ce produit.
Ainsi, pour un ordinateur (qui est un produit très complexe à évaluer parce qu’il renferme une quantité importante de matières diversifiées), l’impact social et environnemental de toutes les étapes de fabrication sera évalué, soit : l’extraction des matières premières, leur transport, leur transformation et leur assemblage seront analysés. Mais cela ne s’arrête pas là! L’utilisation de l’ordinateur sera aussi analysée, sa consommation d’énergie, sa durée de vie utile, sa capacité à être réparé et mis à jour, sa récupération après utilisation, sa réutilisation potentielle et les possibilités de recyclage. Pour un portrait complet, on devrait aussi analyser l’impact de conserver les données dans le nuage et l’endroit où elles sont conservées, les serveurs qui fonctionnent sans arrêt, etc. vous comprenez le principe?
Les impacts environnementaux et sociaux incluent notamment les conditions de travail et les emplois générés, les retombées locales des usines et des mines, la quantité et le type de ressources utilisées par la filière.
C’est aussi à ce moment que des questions de la santé et de la sécurité des travailleurs, de l’obsolescence programmée et de l’efficience des outils entrent en ligne de compte.
On peut voir avec cet exemple l’ampleur du travail qu’il y a à réaliser et les enjeux que cela engendre. Pour cette raison, au Québec et ailleurs dans le monde, il a été développé la règle hiérarchique des 3R : réduction, réutilisation et recyclage. Prenons quelques instants pour bien comprendre cette règle :
La réduction suggère de bien évaluer son besoin avant d’acheter. Ai-je vraiment besoin de ce nouvel ordinateur/téléphone? Le déchet le moins dommageable est celui qui n’est pas généré à la base. Cela implique aussi de se procurer des outils technologiques qui ont une durée de vie plus longue, qu’il est possible de réparer ou de s’en servir à différentes utilisations.
La réutilisation suppose de ne pas jeter l’objet une fois consommé, mais de le mettre dans une filière qui permettra de le réutiliser. Les plateformes de vente d’usagé et les endroits pour disposer de nos outils technologiques comme les Centres de formation en entreprises de récupération (CFER) sont ici indispensables. Les CFER, récupèrent, réparent et remettent en circulation les outils technologiques pour une nouvelle utilisation adéquate localement tout en formant des jeunes décrocheurs dans un métier adapté à leur capacité et leurs aptitudes. Doublement gagnant!

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Photo: Shutterstock

Le recyclage intervient lorsque les deux premières options ne sont pas envisageables. Il faut alors disposer de notre outil technologique dans une filière de recyclage. Encore une fois, les CFER sont les points tout indiqués pour en disposer de par leur mission sociale et leurs valeurs environnementales. Les grandes chaines qui reprennent vos ordinateurs, tablettes et téléphones envoient généralement vos outils à l’étranger où ils seront peuvent être traités de manière, disons… discutable. Plusieurs reportages ont déjà été réalisés sur ces filières outremer et les conditions dans lesquelles le démantèlement s’effectue. C’est un problème amplement documenté.
LBDY – Merci beaucoup Laure Waridel de nous avoir accordé cette entrevue.

Aurais-tu une dernière réflexion pour nos lecteurs?

LW – Puisqu’il n’y a pas actuellement de règlementation qui exige de traiter les déchets électroniques localement, c’est la responsabilité du récupérateur de les gérer adéquatement. Aussi, il est préférable de privilégier les CFER au Québec, Insertech Angus à Montréal et les entreprises sociales du même genre pour faire la récupération adéquate de nos produits électroniques.
LBDY – Merci Laure pour toutes ces informations.
LW – C’est un plaisir.

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