1- Les Communautés intelligentes, ça mange quoi?


24 novembre 2015 | 10:00

Regards croisés sur les Communautés intelligentes

Notre chroniqueur Jacques Blanchet, avec la complicité de Stéphane Roche professeur en géomatique à l’Université Laval, a concocté cinq chroniques sous forme de regards croisés sur divers aspects des communautés intelligentes. Chaque chronique présente le point de vue d’un intervenant du milieu et de Stéphane, notre expert en résidence.

Thématique de la chronique : introduction au concept de communautés intelligentes

En quelques mots

S’affronte aujourd’hui à l’international deux visions des communautés intelligentes : la vision plus européenne et la vision plus américaine. Comme d’habitude, la ville de Québec et le Québec sont le jambon de ce sandwich culturel.
Jacques Blanchet

 

La ville n’existe plus telle qu’on la connaît. La ville ne peut plus se définir uniquement entre l’entité administrative et la communauté. Il est donc aujourd’hui préférable de parler d’urbanité.
Stéphane Roche

Premier regard : Jacques Blanchet de Leblancdesyeux

Jacques Blanchet, chroniqueur pour Québec Numérique

Jaques Blanchet

Contrairement à mon collègue Stéphane, je ne suis ni chercheur ni spécialiste de la question des communautés intelligentes. Toutefois, je suis un observateur attentif de la normalisation internationale (ISO) dans le domaine des villes intelligentes et de l’évolution du dossier au Québec et à Québec. Et surtout, je suis, comme vous, un citoyen concerné et préoccupé par le développement harmonieux des communautés

Je traiterai séparément l’échelle internationale et l’échelle québécoise.

À l’international

Je constate en ce moment deux tendances principales défendues : la première, portée  essentiellement par les organisations américaines et japonaises, se concentre sur les aspects technologiques et «l’intelligence» des villes incluant les notions de mesure et de collecte d’information.

La deuxième, plus européenne, met de l’avant les aspects durables, de résilience, de participation citoyenne et de gouvernance, avec ou sans technologie.

Étant issu du milieu du développement durable et de la responsabilité sociétale, j’ai un penchant marqué pour la vision européenne. Je comprends bien toutefois que la gouvernance et la participation citoyenne bénéficient grandement des avancées technologiques défendues dans la position américaine. L’opposition de ces tendances crée continuellement des frictions lorsque vient le temps de définir et d’établir ce qui constitue une communauté intelligente et durable.

Récemment, l’Organisation internationale de normalisation (ISO) a publié l’ISO 37101 – Développement durable des collectivités humaines — Système de management — Exigences et lignes directrices pour la résilience et l’intelligence.

Ce document fait partie d’une série complète dédiée aux communautés intelligentes. Un peu à l’image des ISO 9001 et ISO 14 001, l’ISO 37 101 est une certification qui permet aux organisations territoriales (villes, MRC) de démontrer leur conformité aux exigences élaborées par un comité formé d’experts provenant de plus de 35 pays.

Au Québec

Je constate depuis quelques années et dans plusieurs domaines, un fossé qui se creuse entre la volonté et les attentes des communautés et les avancées que les dirigeants élus (peu importe s’ils sont municipaux, québécois ou canadiens) sont prêts à faire. Voici quelques exemples.

Il semble y avoir dans la communauté des attentes plus élevées en matière de protection de l’environnement, pourtant les lois environnementales sont réduites et les mégas projets industriels sont à l’étude.

Il semble y avoir des attentes plus élevées de la part des citoyens en matière de transparence et de gouvernance ouverte, pourtant, il y a plus de secrets et de restrictions de droits de parole que dans les 30 dernières années.

Il semble y avoir un besoin d’actions et d’agissements de la part de la population, pourtant, on n’a jamais vu autant de projets d’études, de commissions et de comités consultatifs que jamais.

Je me trompe peut-être, il se peut que malgré mes efforts, je vive dans une bulle peuplée de gens qui pensent comme moi alors que la majorité des individus constituant la société n’aient pas ces mêmes aspirations. Peut-être suis-je désabusé par le «top down» (pour reprendre les termes de mon collègue Stéphane) de notre fonctionnement actuel. Il me semble que je ne retrouve pas de dynamique d’initiatives provenant des citoyens dans les différents paliers gouvernementaux Ceci qui permettrait sans nul doute un changement de gouvernance et de manière de prendre des décisions, avec plus de transparence, de participation, d’engagement et de fierté citoyenne.

Henry Mintzberg fait toute une éloge de ce qu’il appelle «la société plurielle». On peut   trouver un résumé de sa pensée sur son site internet (www.mintzberg.org).

Dans la même foulée,le Livre Blanc d’Ogilvy Earth sur le comportement des consommateurs  ainsi que le baromètre de confiance d’Edelman arrivent à une conclusion complémentaire à celle de Mintzberg : les individus ne font plus confiance aux institutions et aux entreprises.

Aujourd’hui, seules les ONG demeurent crédibles aux yeux de la population. Il faudra donc, dans les prochaines années, travailler avec ces ONG si l’on souhaite faire changer notre société.

Ma communauté, je la souhaite intelligente bien sûr, mais aussi fière et engagée, préoccupée par sa qualité de vie, par l’environnement, par l’équité et par le sort des plus vulnérables. Et vous?

Deuxième regard : Stéphane Roche de l’Université Laval

Stéphane Roche, professeur en géomatique à l’Université Laval

Introduction aux idées de ville, d’urbanité, d’intelligence urbaine

Stéphane RocheAvant de répondre à la question, quelques mots sur ma compréhension du concept d’urbanité. Je préfère personnellement parler d’urbanité plutôt que de ville pour une raison que je ne développerai pas ici. Mais pour faire court, la ville telle que nous la concevions n’existe plus, la ville est morte.

Jacques Lévis définit l’urbanité par la conjonction de deux facteurs en particulier : la densité et la diversité. L’urbanité permet de sortir de l’opposition stérile entre les villes et tout ce qui n’est pas ville (périurbain, rural…) et de qualifier des sous-espaces selon des gradients d’urbanité, c’est-à-dire de l’urbanité la plus grande, à l’urbanité la plus faible. Aborder la question de l’intelligence urbaine m’apparaît alors plus légitime, car on peut approcher les espaces aux échelles et à des niveaux de granularité qui ont du sens. Il faut dire que les espaces géographiques sont aujourd’hui structurés autour d’archipels en réseaux, dont les îles, toujours selon Jacques Lévis, sont « des systèmes urbains aux paysages variés, mais reproduisant la même configuration ».

L’intelligence [dérivé du latin intellegentia, « faculté de comprendre », dont le préfixe inter– (« entre »), et le radical legere (« choisir, cueillir ») ou ligare (« lier »)] urbaine c’est donc la capacité de comprendre les composantes des urbanités et les faits qui les caractérisent, de découvrir les relations entre eux et d’y réagir de manière ad hoc. Elle renvoie à la capacité d’adaptation et de résilience. Dans une société où le numérique occupe une place grandissante, cette intelligence est de plus en plus liée à la capacité à capter et à traiter l’information.

L’ambigüité lorsque l’on parle d’une ville, d’une ville intelligente en particulier, réside dans la confusion souvent présente entre d’une part, la ville considérée comme une entité « presque vivante » à part entière, caractérisée par un territoire, une population, des densités, un niveau de diversité, des activités économiques… et d’autre part, la communauté qui en forme les forces vives, c’est-à-dire l’ensemble de ceux que Michel Lussault nomme les « opérateurs urbains » : les élus, les services municipaux, les employées, mais aussi les citoyens, les entreprises, les organisations de toute sorte, vous et moi.

L’expérience québécoise : entre actions top down et initiatives bottom-up

Québec ville connectéeAussi se poser la question de ce que fait la ville de Québec en matière d’intégration du numérique et d’évolution des concepts d’urbanité et de communautés nécessite de distinguer ce que fait l’équipe municipale en place, relayée par ses services, les politiques et actions descendantes (top down) de gouvernance en quelque sorte ; de ce qui se passe sur le territoire de la ville, des initiatives ascendantes (bottom-up) portées par la communauté ; pour ensuite regarder comment se compose et s’articule tout cela.

Je n’ai pas une compréhension très claire de la vision municipale actuelle, tant les messages me semblent contradictoires. Depuis 2012, il semble y avoir du côté de l’administration municipale une orientation claire à doter la ville de Québec d’une capacité accrue de mobilisation du numérique de manière à améliorer de façon significative tant la cohésion sociale que la participation citoyenne, la compétitivité économique ou la gestion durable de son territoire. Pour autant, les actions concrètes ne suivent pas toujours et quand elles suivent, elles sont souvent décalées. Les résultats et orientations issues de Québec 2050 par exemple, me semblent ramer en sens contraire du courant sur lequel les concepts de villes et de communautés intelligentes naviguent aujourd’hui. Sur le plan des transports et mobilités ou de l’implication des citoyens, la vision proposée pose question.

Je crois donc que la ville aurait tout intérêt à regarder par exemple la manière dont la ville de Montréal se positionne (je ne dis pas que tout y est parfait), mais l’administration municipale est là, son message est clair, ses actions non équivoques. Des villes comme Waterloo sont aussi des exemples inspirants, Montpellier en France également.

Cela ne signifie pas que rien ne se passe à Québec, au contraire. La communauté est extrêmement dynamique, le tissu économique aussi, même les citoyens structurés autour des conseils de quartiers (même si l’administration leur mène parfois la vie dure) sont dynamiques, demandent plus de dialogue, davantage de moyens de collaborer. Mais cette effervescence et ces initiatives pourraient bénéficier d’un effet démultiplicateur si elles pouvaient s’arrimer plus solidement sur une vision politique claire et moins ambigüe.


Par Leblancdesyeux

Jacques Blanchet a œuvré 7 ans comme artiste en arts visuels et 7 ans dans la rédaction de normes québécoises et internationales. Claude Chevalot a dirigé des organisations dans le domaine social et touristique durant près de 15 ans puis elle a été recrutée par les entreprises technologiques pour faciliter les changements de comportement chez les clients. Aujourd’hui, Jacques conseille dans la gestion de changement et l’engagement des publics. Claude écrit à temps plein des livres pour enfants, des romans, des textes pour des artistes et réalise des travaux de traduction et de révision. Ensemble, ils forment Leblancdesyeux.

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