Regards croisés sur les Communautés intelligentes

Notre chroniqueur Jacques Blanchet avec la complicité de Stéphane Roche – professeur en géomatique à l’Université Laval – ont concocté cinq chroniques sous forme de regards croisés sur divers aspects des communautés intelligentes. Chaque chronique présente le point de vue d’un intervenant du milieu et de Stéphane, notre expert en résidence.

Thématique de la chronique : le vivre ensemble, l’interdépendance et le partage dans la culture et l’identité culturelle, la santé et les soins dans la communauté, la sûreté et la sécurité des individus.

En quelques mots

Pour moi, une ville intelligente est une ville sensible. Une ville sensible devrait favoriser les rencontres humaines, les surprises, la poésie et l’émerveillement.
Vincent Routhier

Imaginez que demain les lieux urbains « enrichis de capteurs et d’actuateurs », sièges d’une intrication intime entre matériel et numérique, réagissent comme le font les sites web.
Stéphane roche

Premier regard : Vincent Routhier de SAGA

Vincent Routhier, Fondateur et Président de SAGA

 

Vincent RouthierCe que Québec fait

Québec c’est avant tout un écosystème très riche. Nous en avons bien la preuve avec les différents projets de hubs et accélérateurs, les associations professionnelles, les centres d’artistes, les événements. Québec est une ville en réseau.

Ce que Québec pourrait faire de mieux

On associe souvent le terme ville intelligente à ville technologique. Pour moi, une ville intelligente est une ville sensible. Le mot sensible a une signification large, qui peut inclure la technologie dans les moyens, mais le résultat devrait être une ville qui comprend ses citoyens. Une ville qui peut analyser les comportements et contextes, réagir rapidement pour régler une problématique, augmenter un lieu en fonction de ses usagers et de leurs usages. Une ville sensible devrait également favoriser les rencontres humaines, les surprises, la poésie et l’émerveillement.

Je suis récemment tombé en amour avec une ville au Tennessee, Chattanooga. Une petite ville de 300 000 habitants qui depuis 20 ans, ont implanté un réseau d’autobus électrique central gratuit. Ils ont, grâce à une collaboration avec EPB (l’équivalent d’Hydro-Québec ici), mis en place un réseau de fibres optiques qui permet de connecter toutes les maisons, écoles et entreprises à une connexion internet de 1 GB/s (en 2010) à moins de 60$ par mois. C’était à l’époque, 200 fois plus rapide que la vitesse internet moyenne du reste des États-Unis. C’est une ville qui invite des entrepreneurs innovateurs à venir implanter des solutions visionnaires en fournissant des ressources humaines, techniques et financières importantes, avec une grande tolérance au risque et une soif d’être premiers.

Québec travailler ensembleNous avons à Québec, un écosystème riche d’universités et de centres de recherches qui gagneraient à être mieux mis en réseau avec les entreprises. Il semble y avoir un blocage lié aux objectifs fondamentaux des deux organisations (recherche versus mise en marché) et leur temporalité (vitesse) qui pourrait probablement être réglée par une meilleure communication et des projets rassembleurs.

Les places publiques de Québec sont ennuyantes. Souvent des lieux de passage, et non de destination,  elles pourraient, dans une vision de ville intelligente/sensible, devenir beaucoup plus rassembleuses, animées, interactives. Un bel exemple temporaire, cet été, a été rendu possible grâce à l’équipe du Spot.

Ce qu’il manque à Québec au niveau technique afin de devenir cette ville plus intelligente, sensible, c’est cette connexion internet extraordinaire bien distribuée, un grand réseau de senseurs et un système d’affichage avancé.

Une ville sensible pourrait par exemple savoir quelles sont les zones à risques au niveau environnemental (allergies, pollution, etc.) et pourrait informer de manière simple et rapide ses citoyens.

Finalement, une ville sensible est une ville en réseau, où les citoyens, entrepreneurs, artistes et politiciens travaillent au même niveau. Il existe des tonnes d’idées et d’expertises qui ne sont pas mises à profits sur différents problèmes de société et je crois fortement que nous gagnerions collectivement à utiliser davantage un processus ouvert comme ceux des hackathons, Fab Labs et Living Labs, tout en prenant soin de garder ces démarches accessibles et invitantes pour tous.

Deuxième regard : Stéphane Roche de l’Université Laval

Stéphane Roche, professeur en géomatique à l’Université Laval

 

Le vivre ensemble au regard de l’espace et des lieux

Stéphane RocheJe vais prendre ma casquette de géographe pour répondre, mais un géographe sensible non seulement à ce que le numérique apporte de défis dans nos spatialités individuelles et collectives quotidiennes, mais aussi dans ce qu’il constitue de solutions innovantes. Le vivre ensemble renvoie pour moi au lieu, la composante élémentaire de nos spatialités, c’est-à-dire de nos modes d’interactions avec et dans l’espace urbain en l’occurrence. Un lieu est une fonction d’un nom (pas de lieu qui ne soit nommé), d’un événement (une rencontre, une manifestation, un festival, un accident…) et d’une localisation dans l’espace. Un concert au festival d’été, une glissade lors du carnaval, le premier bec donné à votre blonde, l’agression de votre chum, autant d’événements qui créent des lieux distincts en une même localisation, ici les plaines d’Abraham. Les lieux peuvent être permanents, récurrents, continus, éphémères (comme un premier bec). Mais l’intelligence urbaine c’est la capacité à comprendre la genèse de ces lieux, de tous ces lieux, qui mis en réseaux dessinent les nouveaux territoires de l’urbain et à expliciter leurs liens.

Le vivre ensemble à Québec

Québec vivre ensembleAlors que fait la ville de Québec dans ces domaines ? Je considère sans être un expert que la ville de Québec est bâtie sur un réseau de lieux extrêmement riches et que d’une manière générale les dynamiques en œuvre, portées par l’ensemble des opérateurs urbains, contribuent à en faire une ville de création, dans laquelle chacun peut trouver de bonnes raisons d’épanouissement.

Les perspectives d’innovations dans le domaine sont illimitées. Si l’on approche la ville intelligente, non pas sous l’angle de l’ingénierie urbaine ou de l’intégration technologique des infrastructures (lesquelles demeurent d’une importance capitale), alors il nous faut aborder la question du design et de l’animation des lieux urbains d’une manière nouvelle. Imaginer des lieux qui réagissent, qui s’animent, qui se recomposent même de façon singulière en fonction des personnes qui les fréquentent. Imaginez que demain les lieux urbains « enrichis de capteurs et d’actuateurs », sièges d’une intrication intime entre matériel et numérique, réagissent comme le font les sites web – que l’on peut considérer comme les lieux de l’Internet – qu’ils apprennent de vos habitudes et vos comportements et qu’ils se recomposent en votre présence. Nous sommes déjà à l’aube de la personnalisation algorithmique des lieux urbains. Dans ces conditions, la porte est ouverte vers les lieux plus sensibles, plus à l’écoute. Des lieux construits pour, mais surtout par les citoyens, des lieux qui échangent aussi, des lieux qui se coordonnent pour produire par exemple des parcours urbains adaptés, ou proposer des stratégies de mobilités répondant mieux aux besoins changeants de populations urbaines de plus en plus diversifiées.

Je n’en discuterai pas ici, mais je ne l’évacue pas pour autant, l’arme numérique est à double tranchant et cette intelligence des lieux est aussi la porte d’entrée vers le monde d’Orwell. Ce que nous en percevons aujourd’hui n’est que la minuscule partie émergée de l’iceberg. Les risques de catégorisation des individus, de normalisation des comportements et des lieux, les risques mêmes d’appauvrissement des expériences urbaines par le nivellement des interactions proposées, tous ces risquent sont réels. On peut s’en féliciter ou bien le regretter, mais le numérique est là et cette tendance déjà en place. Je ne vois pas d’autre alternative pour chacun d’entre nous que d’en être des acteurs actifs plutôt que des spectateurs passifs. Et là, le rôle de la ville de Québec est déterminant pour construire les conditions d’apprentissage nécessaires pour poser les bases d’une nouvelle citoyenneté numérique active.