Les bibliothèques à l’ère du numérique


16 mai 2016 | 09:44

Les bibliothèques changent et les raisons pour lesquelles on les visite aussi. Les bibliothèques municipales, comme celle des cégeps et des universités, se renouvèlent et s’adaptent à l’ère du numérique. L’arrivée du numérique permet de repenser les bibliothèques. On pense bien sûr aux livres numériques, mais aussi aux services offerts aux usagers. Le numérique est une occasion de revoir les missions et la vocation des bibliothèques.

Lors de la Semaine numérique de Québec, un panel réunissant des intervenants du monde des bibliothèques a permis d’aborder ce renouvèlement. Les discussions ont permis d’échanger sur les différentes initiatives qui s’opèrent dans les bibliothèques de la ville de Québec et chez nos cousins français.

Les intervenants

Le panel réunissait 4 intervenants dont 2 venant du Québec et 2 de l’Île-de-France :

  • Éric Therrien est directeur des bibliothèques d’arrondissement et des collections de la Bibliothèque de Québec. Il est président du conseil d’administration de Bibliopresto.ca qui œuvre dans le domaine des services en ligne pour les bibliothèques publiques québécoises et administre et développe la plateforme de prêt de livres numériques Pretnumerique.ca. Il a participé aux discussions Bibliothèque 2020 : quels services, quels espaces?
  • Marianne Baulez et Jean-Baptiste Roger, représentants de La Fonderie d’Île-de-France, laquelle a été partie prenante d’une réflexion sur la bibliothèque du futur, préfigurant les constructions des nouveaux espaces documentaires universitaires. Ils ont participé en France à un laboratoire d’expérimentation où des étudiants ont conçu la bibliothèque de demain.
  • Marc Julien est spécialiste en moyens et techniques d’enseignement (bibliothécaire) au Cégep Limoilou. Il a contribué à la mise en place du Carrefour de l’information du campus de Charlesbourg regroupant dans un même espace différents services et une classe d’apprentissage actif. Le projet a été finaliste des prix de l’Institut d’administration publique de Québec dans la section Éducation.

Le numérique comme opportunité

Au Cégep Limoilou, comme la bibliothèque est dans un environnement éducatif, l’accent est mis sur la production de matériel pour aider les enseignants et les étudiants : savoir utiliser les bases de données pour trouver l’information est un incontournable pour des étudiants au postsecondaire. Rénovée récemment, la bibliothèque de Charlesbourg cumule près de 900 entrées par jour dans un campus qui compte environ 1500 étudiants. Les étudiants ont accès à des milliers de revues en format numérique. Par contre, la collection de livres numériques est moins importantes. Les étudiants qui désirent obtenir des livres numériques sont dirigés vers les services des bibliothèques de la ville de Québec.

Entre 2012 et 2015, le nombre de prêts numériques a quadruplé à la ville de Québec. Les livres peuvent être empruntés via la plateforme Pretnumerique.ca. L’offre numérique de la ville de Québec ne se résume pas au prêt de livres, le site de la bibliothèque de la ville de Québec offre aussi une section pour l’apprentissage en ligne avec l’accès pour les abonnés à des bases de données (dont Universalis, Repère, eduMedia) et à des outils en ligne (dont Tap’Touche pour le doigté, Croisade pour les mots croisés). En bibliothèque, des initiatives comme Manivelle permettent d’avoir accès à de l’information via des bornes interactives.

Cette mutation du papier vers le numérique a impliqué la formation du personnel dans les bibliothèques. L’intervenant de la bibliothèque de Québec souligne que cette initiative a permis d’aller chercher une clientèle qui ne fréquenterait pas la bibliothèque. Le prêt de livres numériques côtoie le prêt de livres traditionnels. Pour les intervenants, l’idée d’une bibliothèque virtuelle qui viendrait supplanter la bibliothèque réelle a été abandonnée, nous assistons plutôt à la naissance d’une bibliothèque hybride.

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Morgane animatrice du panel, Marc Julien de la bibliothèque du Cégep Limoilou, Éric Therrien de la bibliothèque de Québec et Marianne Baulez et Jean-Baptiste Roger de la Fonderie ainsi que Julien Lassonde qui a présenté les pannellistes. Crédit photo : Marc-André Beauchamp.

Les usagers de la bibliothèque s’approprient le lieu

Au Cégep Limoilou, on a vu des étudiants, voulant profiter de la nouvelle ambiance (et du projecteur surdimensionné de la salle dédiée à la formation des étudiants) apporter leur console de jeu à la bibliothèque. Face à cette situation, l’équipe de la bibliothèque s’est demandé comment faire en sorte pour que cette activité n’entre pas en conflit avec la mission première des salles qui est de permettre le travail d’équipe. Cette situation est devenue l’opportunité de créer des soirées de jeux entre étudiants. Les usagers se sont approprié le lieu : des étudiants ont « hacké » la bibliothèque. L’engouement des étudiants pour le ludique ne s’arrête pas là : ils peuvent jouer aux échecs, faire des casse-têtes et jouer aux blocs LEGO à la bibliothèque.

Les usagers des bibliothèques sont des consommateurs d’information et, à l’image de la société dans laquelle ils évoluent, ils sont aussi de plus en plus des créateurs de contenu. Les bibliothèques peuvent jouer un rôle pour soutenir cette création. Les bibliothèques de cégeps soutiennent le désir de création des collégiens en prêtant du matériel de production photo et vidéo. Ils fournissent des salles de montage et des techniciens sont même disponibles pour donner un coup de main!

À la ville de Québec, l’initiative Jeunes branchés permet à un étudiant d’une école secondaire d’offrir de la formation sur l’utilisation de la tablette à une personne âgée dans des rencontres supervisées par la bibliothèque. Pour Éric Therrien, la bibliothèque a définitivement un rôle à jouer dans la formation aux compétences informationnelles des citoyens. En effet, on peut penser que pour les quelque 13% des foyers québécois qui n’avaient pas accès à internet en 2015, la bibliothèque est un lieu qui permet de se connecter. L’accès au wifi dans les bibliothèques de la ville de Québec a d’ailleurs augmenté de 70% dans la dernière année.

Dans un article du Devoir, De vie, de jeux et de silences, on peut lire que la bibliothèque s’émancipe. Les services se renouvèlent, le rôle des bibliothécaires aussi, afin que la bibliothèque demeure un lieu où le citoyen puisse trouver de l’information, toute sorte d’information. Pour les cégépiens, ce peut être des formations pour porter un regard critique sur l’information disponible à l’ère numérique : « On retrouve du très bon et du très médiocre sur le Web : il faut les aider à discerner » souligne Marc Julien. Parce qu’en matière d’information, il faut aller au-delà de la croyance que « les jeunes connaissent ça le web ». Le Cégep offre une formation sur la recherche sur le web. Si les jeunes sont sceptiques sur l’utilité de cette formation, ils en ressortent très reconnaissants des apprentissages réalisés.

Un lieu qui se réinvente

Les bibliothèques physiques semblent toujours avoir la cote. La bibliothèque de Québec compte parmi les bibliothèques québécoises les plus fréquentées en 2015. En effet, pour les villes québécoises de 100 000 habitants et plus, la Bibliothèque de Québec se classe au 1er rang pour les prêts de livres numériques et pour la fréquentation (environ 3 000 000 visiteurs dans les bibliothèques indique Éric Therrien) et au 3e rang pour le nombre de prêts par habitant (c’est environ 4 millions de prêts de documents physiques pour 100 000 de prêts numériques précise Éric Therrien). En France, l’Observatoire de la lecture publique notait en 2013 qu’il y avait 15 fois plus de visites que d’usagers qui empruntent des documents dans les bibliothèques françaises. Le lieu physique reste central et il se transforme afin de répondre à de nouveaux besoins. La bibliothèque devient un lieu de rencontre entre le réel et le virtuel.

Une réflexion s’impose : si les livres sont disponibles à distance, que devient le lieu? Pour Jean-Baptiste Roger de la Fonderie, les bibliothèques municipales deviennent en plus des lieux de rencontres et d’échanges. En effet, le samedi où le panel a eu lieu, la bibliothèque Gabrielle-Roy était bondée. Il relate l’expérimentation où des jeunes ont réfléchi à la bibliothèque scolaire de demain : les étudiants ont rêvé d’espaces de travail collaboratif et de la disponibilité de petites salles équipés de tableaux blancs et de prises. Les jeunes ont aussi intégré des espaces de travail, dont certains dans le bruit. Révolu, donc, le temps des bibliothèques silencieuses? Les panellistes s’accordent sur le fait qu’il faut assouplir les règles. Des bibliothèques de la ville proposent un espace café, la plupart des bibliothèques acceptent que les usagers apportent un café ou une collation.

Exploration/Raleigh

James B. Hunt Jr Library. Crédit photo : Nathan Walls sur FlickR.

L’idée d’une bibliothèque dématérialisée pouvait faire peur il y a quelques années souligne l’un des panellistes. L’arrivée du numérique doit être vu comme une opportunité de repenser les lieux et l’offre de service, de se centrer sur l’usager. La James B. Hunt Jr. Library est un projet inspirant pour le renouvèlement des bibliothèques. Cette bibliothèque de l’Université de la Caroline du Nord offre un environnement particulièrement avant-gardiste en matière de technologie. Dans un environnement où les livres ne sont plus sur les tablettes puisqu’un robot permet la récupération de livres dans un entrepôt, tout l’espace est laissé aux utilisateurs. La bibliothèque offre un makerspace, l’impression 3D, des salles de production audio et vidéo, un laboratoire de jeux vidéos et un laboratoire de visualisation.

À la ville de Québec, on insiste sur la signature particulière de l’Architecture des lieux, tant de l’aspect intérieur que de l’aménagement extérieur. La ville souligne l’aspect audacieux de la bibliothèque Monique-Corriveau et de la Maison de la littérature de Québec. On ajoute que la bibliothèque pourrait devenir un véritable espace de vie, un 3e lieu entre la maison et le travail. Puis on insiste sur le fait que la bibliothèque doit exister à l’extérieur de ses murs.

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Morgane animatrice du panel, Marc Julien de la bibliothèque du Cégep Limoilou, Éric Therrien de la bibliothèque de Québec et Marianne Baulez et Jean-Baptiste Roger de la Fonderie. Crédit photo : Marc-André Beauchamp.

Bibliothèque qui sort des murs

La bibliothèque sort de ses murs de 2 façons : en laissant les usagers la transformer et se la réapproprier et en allant à la rencontre d’un autre public à la fois virtuel et réel.

Avec l’arrivée du numérique et des collections dématérialisées, les bibliothèques repensent leur rôle. Elles se recentrent sur les besoins des usagers et misent sur des expériences innovantes. La Fonderie souligne l’initiative de la Société nationale des chemins de fer français (SNCF) où la lecture digitale prend place à bord des trains depuis octobre 2015. L’initiative e-livre permet au voyageur d’accéder à une bibliothèque digitale via une application sur mobile. Et que dire de l’initiative du distributeur d’histoires à lire en 1, 3 ou 5 minutes par la plateforme communautaire Short Edition qui permet de lire une nouvelle, un poème ou de la science-fiction pendant les moments d’attente.

À Québec, l’Université Laval annonçait la rénovation de la bibliothèque des Sciences humaines qui intègrera l’aménagement d’une place publique multifonctionnelle invitante et conviviale. La bibliothèque offrira la possibilité de profiter des aires extérieures aménagées en y intégrant un mobilier extérieur. Même la bibliothèque universitaire sort de ses murs!

La bibliothèque de demain sera…

En un mot, les panellistes ont été invités à décrire la bibliothèque de demain. Pour Marc Julien, c’est le mot création qui doit primer. Pour Éric Therrien, la bibliothèque sera de plus connectée et chaleureuse. Du côté de la Fonderie, on veut la bibliothèque de demain humaine et qu’elle devienne l’espace de toutes les possibilités.


Par Séverine Parent

Enthousiaste du numérique et passionnée de pédagogie, Séverine sait conseiller les intervenants dans l'intégration des technologies. Chercheuse à ses heures, elle a un faible pour les propos appuyés et les contenus soutenus. Elle met à profit ses acquis dans une formation de base en communication graphique pour aligner les éléments graphiques et détester les diagonales.

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