Lire et écrire en français à l’ère du numérique


14 avril 2016 | 13:08

Comme mars est le Mois de la Francophonie et que le début d’avril coïncide avec la Semaine numérique, j’ai décidé de m’interroger sur certains des rapports entretenus entre la langue française, la francophonie et le numérique.

Comme le français est d’abord un outil de communication, de création et un vecteur culturel pour 274 millions de locuteurs, j’ai débuté ma réflexion en rencontrant Aleksandra Grzybowska, coordonnatrice de la Bibliothèque numérique des Amériques au Centre de la francophonie des Amériques, afin de l’interroger sur les rôles que joue le numérique pour la francophonie. Ensuite, je me suis entretenu avec Thomas-Louis Côté, directeur général du Festival de la bande dessinée francophone de Québec (FBDQ) afin d’étudier la relation entre la bande dessinée francophone et le numérique. Finalement, j’ai exploré les nouveaux genres littéraires émergeant du numérique.

Un outil de diffusion important pour les milieux francophones minoritaires

« Je me souviens d’un temps où je me sentais loin du monde, ne pouvant pas avoir accès aux livres dont j’entendais parler. Ce temps n’est pas terminé pour certains mais il sera grandement réduit, et cela grâce à cette Bibliothèque numérique de langue française, dont je suis fier d’être le parrain. »[1]
Dany Laferrière, parrain de la Bibliothèque des Amériques

Pour Aleksandra Grzybowska, le numérique permet de partager, de collaborer et de dépasser les frontières. Elle considère que le numérique est une richesse inestimable pour les milieux où les francophones sont minoritaires. Elle avoue avoir été réservée, au départ, face à l’incursion des technologies numériques dans le monde de la littérature et des bibliothèques. Toutefois, elle est désormais convaincue, après les avoir apprivoisées, que ce que le numérique offre est merveilleux pour le français et la francophonie. Selon Mme Grzybowska, les livres numériques ne concurrencent pas le papier, mais offrent un autre moyen d’accéder à la lecture et à l’écriture.

Logo-Bibliothèque-des-AmériquesÀ ces fins de diffusion, la Bibliothèque des Amériques a été lancée en avril 2014 dans le cadre du Salon international du livre de Québec. Cette bibliothèque numérique, contenant près de 6000 ouvrages, a pour objectif de faire gratuitement la promotion et la diffusion de la culture et de la littérature francophones des Amériques.

La fréquentation croissante de la Bibliothèque des Amériques par des visiteurs répartis du nord au sud de l’Amérique démontre qu’elle répond à un besoin réel et que le numérique offre des outils nécessaires afin de rendre la lecture accessible à la francophonie.

Toutefois, il faut être conscient que la fracture numérique, c’est-à-dire la disparité de l’accès aux technologies informatiques, peut limiter les succès de ce genre d’initiative. Par exemple, en 2014, seulement 47 % de la population d’Amérique latine et des Caraïbes a accès à internet comparativement à 87 % au sein de la population canadienne[2].

La bande défilée: une innovation francophone

Outre la diffusion, le numérique permet également aux auteurs d’utiliser la langue française d’une manière innovante et de créer de nouveaux styles littéraires.

La toute première bande défilée, concept encore tout chaud et développé par une artiste francophone, a été lancée le 28 janvier dernier lors de la 43édition du Festival international de la bande dessinée d’Angoulême. Conçue pour les tablettes et les téléphones intelligents, Phallaina, de Marietta Ren, offre une expérience de lecture nouvelle, unique, immersive et gratuite. Le lecteur fait défiler horizontalement l’écran de son appareil à mesure qu’il avance dans l’histoire, empreinte de mythologie de science-fiction et de crises hallucinatoires, le tout accompagné d’une légère trame sonore.

Pour Thomas-Louis Côté, directeur général du FBDQ, Phallaina est un projet réussi pour lequel il admet avoir eu un petit coup de cœur. Contrairement à d’autres genres littéraires comme le roman ou la poésie, numériser une bande dessinée vers un format numérique est inintéressant et la qualité de l’expérience de lecture est diminuée. La présence des images et le rythme de lecture engendrent des défis que la simple transposition arrive rarement à surmonter. Selon M. Côté, ce sont les créations et non les transpositions qui sont intéressantes. De plus, si le projet d’adaptation d’un scénario de bande dessinée vers le numérique implique trop d’animations, l’ellipse (moment qui n’est pas montré) disparait et la bande dessinée perd de son essence. La frontière est donc mince entre un projet de bande dessinée numérique, un dessin animé et parfois un jeu vidéo.

L-oreille-coupée

Bien avant Marietta Ren, Djief, un bédéiste établi à Québec, expérimentait la possibilité d’associer la bande dessinée et le numérique. Le fruit de cette démarche pionnière fut L’oreille coupée, une bande animée parue en 2000, qui est l’adaptation en mode interactif d’un scénario mystérieux et intriguant d’André-Philippe Côté.

 

 

Émergence de nouveaux styles littéraires : écrire dans l’instantané

Depuis quelques années, Twitter est devenu un support d’écriture de plus en plus populaire pour la création et la diffusion de textes brefs, on parle alors de twittérature. Différentes formes de twittératures sont pratiquées : des histoires courtes, des micronouvelles, des romans feuilletons et des poèmes. On parle même de la twittfiction qui se ramifie en twittroman, twittpoème, tweet-théâtre, tout en 140 caractères.  Des activités pédagogiques, comme la twictée (dictée en 140 caractères) ont de plus en plus de partisans[3]. Dans une précédente chronique, Audrey Miller mentionnait également d’autres activités qui, grâce à Twitter, stimulaient la créativité et l’esprit de synthèse des élèves.

Plusieurs concours de twittérature sont d’ailleurs organisés, dont deux assez importants qui ont été créés par des organismes siégeant à Québec. Le Concours de twittérature du REFER, créé en 2014, est ouvert à toutes les communautés francophones et s’adresse aux classes francophones composées d’élèves de 5 à 18 ans. Lors de l’édition 2016, les élèves de la région de Québec s’y sont d’ailleurs démarqués et ont remporté sept des douze prix dans les différentes catégories. Bravo! Le Concours de twittérature des Amériques, a pour sa part été inauguré en 2015 et s’adresse aux enfants comme aux adultes, ayant le français comme langue maternelle ou secondaire, et habitant les Amériques. Ce concours se veut un outil pour la culture et le partage des imaginaires et un vecteur de poésie. L’édition 2016 a recueilli plus de 900 gazouillis provenant de 12 pays des Amériques.

Les écrivains francophones se plaisent à expérimenter les possibilités offertes par le numérique. Une des caractéristiques des genres littéraires émergents est le désir d’écrire dans l’instantanéité et de chercher à saisir le moment présent: on cherche une écriture de l’ici et du maintenant. Inspiré par cela, le poète acadien Herménégilde Chiasson s’est lancé dans l’écriture d’un gazouillis par jour du 5 avril 2014 au 7 avril 2015. Au total il a écrit 365 haïkus, une forme littéraire japonaise à 17 syllabes qu’il juge naturelle pour Twitter[4].

Écriture en mouvement, écrire en français à l'ère du numérique

Écriture en mouvement

L’écriture en mouvement reflète également la spontanéité caractéristique de l’ère numérique. D’inspiration oulipienne (écriture sous contrainte), ce projet a mis 24 auteurs francophones au défi de produire un roman en 24 heures en effectuant un voyage en train entre Halifax et Toronto. En octobre dernier, le défi a été relevé avec succès puisque à sa descente du train, le groupe d’auteurs a pu montrer la première copie imprimée du roman à la foule présente pour l’occasion.

En somme, le français à l’ère du numérique permet aux francophones de s’exprimer à travers de nouveaux genres et de nouvelles formes littéraires, fruits de l’esprit créatif d’auteurs dynamiques et innovants. D’ailleurs, la formation en création littéraire numérique proposée par l’Union des écrivaines et écrivains québécois témoigne bien de cette nouvelle réalité. Le numérique offre également des outils de diffusion qui outrepassent et repoussent les frontières, élargissant l’accès à la culture et au patrimoine francophone.

Crédits photos : Marietta Ren et France Télévision (2016), Jean-François Bergeron (alias Djief) et André-Philippe Côté (2000), Centre de la francophonie des Amériques (2014) et Écriture en mouvement (2015)

Crédit vidéo : Marietta Ren et France Télévision (2016)

[1] http://blogue.bibliothequedesameriques.com/mot-du-parrain/

[2] http://donnees.banquemondiale.org/indicateur/IT.NET.USER.P2/countries/XJ-CA?display=graph

[3] Concours de twitterature des amériques (2015), p. 23. https://issuu.com/centredelafrancophoniedesameriques/docs/concours_de_twitt__rature_des_am__r/3?e=19152029/30224546

[4] Pénélope Cormier et Ariane Brun del Re, « Hermenegilde17 », Liaison, no 170, Hiver 2015-2016, p. 8.


Par Rémi Guillemette

Après une maîtrise en histoire et informatique appliquée à l'histoire durant laquelle Rémi s'est intéressé au paysage et à l'environnement, il a par la suite travaillé dans les relations internationales. Actuellement rédacteur web au Centre de la francophonie des Amériques, son intérêt envers le numérique est débordant et sa curiosité n'est jamais rassasiée!

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